Voici quelques commentaires sur la réponse du Conseil général de la Fraternité au cardinal Fernandez (18 février). Réflexions qui s’inspirent en particulier de la comparaison de cette lettre de 2026 avec deux autres lettres écrites dans un contexte similaire, en 1988 : celle de Mgr Lefebvre à Jean-Paul II (2 juin) et celle des supérieurs de la FSSPX — signée par vingt-quatre prêtres — au Préfet de la Congrégation des Évêques (6 juillet).

Relevons d’abord quelques éléments positifs dans le document de Menzingen :
— Il s’agit - heureusement - d’un refus de la proposition romaine.
—
Ce refus est public, et tout le monde peut savoir en quels termes il a
été formulé. Mgr Lefebvre agissait ainsi, mais Mgr Fellay était moins
transparent.
— La Fraternité fait remarquer à juste titre qu’il
n’y a pas lieu de définir ce que Rome appelle «les exigences minimales
pour la pleine communion avec l’Église catholique » : les critères
existent depuis bien longtemps.
— Parmi les trois annexes jointes
à la lettre de Menzingen, la deuxième est très intéressante : elle
rappelle brièvement comment la distinction des deux pouvoirs épiscopaux
d’ordre et de juridiction permet de montrer que des sacres contre la
volonté du pape ne conduisent pas nécessairement au schisme (cela
s'applique notamment aux sacres du 30 juin 1988).
Ceci dit, on
trouve aussi bien des éléments négatifs dans la lettre du 18 février. Il
fallait d’ailleurs s’y attendre. L’abbé Pagliarani avait le choix, si
on peut dire, entre trois formules : l'acceptation de la proposition
romaine, mais il risquait de ne pas être suivi par son aile droite ; le
refus avec une lettre bien ferme, mais il pouvait craindre de perdre son
aile gauche ; le refus avec une lettre « molle ». Il a choisi cette
dernière solution, la voie diplomatique. L’aile droite de la Fraternité
peut dire : « Vous voyez, il a dit non ! » L’aile gauche se console à sa
façon : « Il a dit non, mais il l’a dit si gentiment ! On va peut-être
pouvoir s’arranger avec Rome. » Une fois de plus, c’est le souci de
l’unité — unité plus apparente que profonde — qui
prime sur l’attachement à la vérité.
—
Question préalable : fallait-il accepter une rencontre avec le cardinal
Fernandez ? Si l'abbé Pagliarani estimait que oui, il aurait dû aborder
ce personnage sulfureux comme un ennemi, et prendre initiative en
attaquant, c'est-à-dire en l’interrogeant sur sa doctrine et sa morale,
dont on sait à quel point elles sont opposées à la tradition. En
réalité, le cardinal a gardé la direction des opérations, et il s’en est
très bien sorti, surtout en demandant à l’abbé Pagliarani d’en référer à
son Conseil, ce qui réduisait beaucoup sa marge de manœuvre.
—
Lorsqu'on lit successivement la lettre de 2026 et les deux lettres de
1988, on est frappé par la différence de tonalité : d’un côté, un texte
irénique ; de l’autre, un ton martial. Par exemple, les formules
d’introduction et de conclusion de Mgr Lefebvre et de ses prêtres en
1988 sont respectueuses mais brèves, et elles n’expriment pas de
remerciements. L'abbé Pagliarani,
lui, «en rajoute » : « Éminence révérendissime », « je tiens à vous remercier sincèrement ».…
—
Il ne parle presque pas de la crise : il y a le mot « rupture » et
expression « divergences doctrinales », et c’est tout dans cette longue
lettre. Mgr Lefebvre, dans sa lettre du 2 juin 1988, désignait
clairement le « faux œcuménisme » qui « conduit l’Église à sa ruine et
les catholiques à l’apostasie » ; il constatait que «la Rome moderne »
était « infestée de modernisme ». Quant aux supérieurs de la Fraternité,
ils dénonçaient fortement « l'esprit adultère qui souffle dans l’Église
», « l’aveuglement d'esprit et l’endurcissement de cœur des autorités
romaines », « ce système qui se qualifie lui-même d’Église conciliaire»,
celle-ci étant décrite comme «une contrefaçon d'Église, évolutive,
pentecôtiste et syncrétiste ». Quel contraste entre les lettres de 1988
et celle de 2026 !
— Dans cette dernière, le mot « dialogue »
revient jusqu’à quatorze fois ! Ce terme est un élément essentiel du
langage conciliaire, ayant été introduit en plein Concile (1964) par une
encyclique de Paul VI, puis repris à tout propos depuis lors. Mgr
Lefebvre l’a employé en 1988 dans un contexte brûlant : c'était le
lendemain des sacres, le 1er juillet ; Mgr de Castro Mayer quittait
Écône et allait passer au Barroux ; Mgr Lefebvre lui remit une carte à
l'attention de Dom Gérard, pour l’exhorter — en vain, hélas ! — à «ne
pas se laisser tenter par le dialogue avec le serpent romain ». L'abbé
Pagliarani aurait dû se souvenir du dicton selon lequel « adopter le
langage de l'ennemi, c’est déjà avoir perdu la moitié de la guerre ».
-
Mais justement, les autorités de la Fraternité paraissent oublier que
nous sommes en guerre, et qu’à Rome il y a beaucoup d’ennemis. Elles
souhaitent (je cite la lettre du 18 février) des « échanges fraternels »
qui « permettent de mieux se connaître mutuellement », alors même
qu’elles avouent qu'un accord doctrinal est impossible. Il est pourtant
clair que nous n’avons nul besoin — et nulle envie ! — de mieux
connaître le cardinal Fernandez : ce que nous en savons déjà nous suffit
amplement pour affirmer qu’il s’agit d’un des pires ennemis de l’Église
et de la Tradition. Où est passé l'esprit de combat de Mgr Lefebvre et
des supérieurs de 1988 ?
Je cite à nouveau la lettre de Monseigneur : « [Nous sommes] radicalement opposés à cette
destruction
de notre foi... [Nous voulons] nous prémunir contre l'esprit de Vatican
II et l'esprit d’Assise… nous protéger de toute compromission. »
Et
la lettre des supérieurs : « Nous n'avons aucune part avec le panthéon
des religions d’Assise.… Nous ne demandons pas mieux que d’être déclarés
exclus de la communion impie avec les infidèles. »
— Le passage
le pire dans la lettre du 18 février est peut-être celui qui fait le
lien entre les deux parties du document : puisque « nous ne pouvons pas
trouver d'accord sur la doctrine », « le seul point sur lequel nous
pouvons nous rejoindre est celui de la charité envers les âmes et envers
l’Église ».
Autrement dit : la foi nous sépare, mais la charité peut
nous unir. C’est faux ! La foi peut subsister sans la charité (chez le
chrétien en état de péché mortel : on parle alors d’une « foi motte ») ;
mais la charité ne peut exister sans la foi. On se demande d’ailleurs
où peut bien être la « charité envers les âmes » chez un prélat qui
encourage les pécheurs publics à rester dans leur triste état, avec une
bénédiction en prime, et qui voudrait empêcher les fidèles d’invoquer
Marie Médiatrice et Marie Corédemptrice ?
— Malgré cela, l’abbé
Pagliarani écrit au cardinal qu’il est « avant tout un pasteur ». Il se
garde bien de préciser qu'il s’agit d’un mauvais pasteur, qui conduit
les brebis dans des pâturages empoisonnés. Le supérieur général évoque «
des actes concrets et significatifs » par lesquels les derniers papes
«ont reconnu la valeur du bien que la Fraternité peut accomplir » : on
pense
évidemment à l’octroi de la juridiction pour les sacrements ; vous
savez ce qu'il faut en penser. Notez que d’après le supérieur général,
c’est une forme de reconnaissance. Nous le savions bien, mais il est bon
de le lire sous sa plume.
— Je continue la lecture de la
lettre : « La Fraternité vous demande uniquement de pouvoir continuer »,
elle «ne vous demande tien d’autre ». Cela rappelle le message du pape
Paul VI aux gouvernants à la fin du Concile : « L'Église ne vous demande
que la liberté. » L’apostat Lamennais, le fondateur du libéralisme
catholique, disait déjà : « L'Église n’a besoin que d’une
seule chose : la liberté. » Aujourd’hui, le supérieur général ne réclame que la liberté pour la Tradition...
—
Je passe sur certaines considérations plus ou moins sentimentales, sur
l'argument du pluralisme, sur l’appel à la « compréhension », à la
tolérance qui permettrait une coexistence pacifique. Depuis quand la
vérité devrait- elle quémander la tolérance dans la sainte Église de
Dieu ?
Pour résumer, la principale critique qu’on puisse faire à
cette malheureuse lettre du Conseil général de la Fraternité, c’est
qu’il n’y a pas à demander aux autorités romaines si gravement
défaillantes la permission de faire son devoir, c’est-à-dire de
poursuivre l’opération-survie initiée par Mgr Lefebvre.
Quel dommage
que les supérieurs de la Fraternité n’aient pas rédigé un texte bref et
clair, une sorte de profession de foi, en reprenant tout simplement
quelques expressions de leur fondateur, tirées par exemple de sa célèbre
Déclaration de 1974, de sa lettre du 2 juin 1988, ou du sermon des
sacres !
Pour conclure avec la Sainte Vierge, il est bien triste
que l’abbé Pagliarani croie devoir s’excuser («ne le prenez pas comme
une provocation ») de mentionner, à la fin de sa lettre, le titre de «
Médiatrice de toutes les grâces ». Il aurait plutôt dû ajouter celui de
Corédemptrice, et reprocher fermement au cardinal l’outrage infligé à
Notre-Dame dans le texte publié par son Dicastère, et assumé, il faut
toujours le rappeler, par Léon XIV lui-même.
Prions et
sacrifions-nous, pendant ce saint temps du Carême, pour la conversion du
pape et des évêques, et pour que la Fraternité retrouve le sens du
combat de la foi.